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Tout autour de ma tête, des nuées de petites mouches et de moustiques semblent espérer un moment d’inattention de ma part pour se nourrir de ma chair. Pour une raison que je ne comprends toujours pas, le petit urbain en moi préfère battre des bras dans les airs comme un chevreuil fait avec sa queue, plutôt que de s’asperger d’une bruine de chasse-moustiques.

Je suis à la ferme Bord-du-lac à l’île Bizard où Lyne Bellemare a décidé d’enraciner son projet de semencière artisanale, Terre Promise.

J’ai rencontré Lyne il y a quelques années déjà, dans le cadre de l’École d’été d’agriculture urbaine de Montréal. C’est elle qui m’a transmis sa passion pour les variétés anciennes de plantes potagères et avec qui j’ai développé des livrets de semences ancestrales cette année.

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Au début des années 2000, elle commence à pratiquer l’agriculture urbaine, pour le plaisir. « Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’agriculture, je me suis rendu compte qu’il y avait un gros problème avec les semences. La grande majorité des variétés ont disparu dans le siècle dernier. Les maraîchers achètent tous des variétés provenant de grosses semencières. Des variétés hybrides qui ne sont pas nécessairement adaptées au climat ou à la région. Pratiquement personne n’utilise les variétés ancestrales », me raconte Lyne.

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En 2009, elle rejoint l’organisme à but non lucratif Semences du Patrimoine. « C’est un réseau d’échange de semences à travers le Canada. Il a pour but de conserver les semences du patrimoine, mais également de les rendre accessibles », m’explique la semencière. L’organisme se soucie du sort des pollinisateurs puisqu’ils sont intrinsèquement liés à la survie de ces variétés.

C’est en tenant des kiosques pour Semences du Patrimoine que l’idée se met à germer. De nombreuses personnes viennent à sa rencontre, un sachet de semences dans les mains, afin de lui remettre des variétés que des membres de leurs familles ont cultivées pendant des décennies. « C’était leur façon de préserver une partie de leur héritage familial », me dit-elle.

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« J’ai commencé à collectionner les variétés, juste pour le plaisir, mais quand j’en ai eu trop, je me suis dit que j’allais démarrer un projet. Le problème, c’était d’avoir accès à une terre, mais lorsque je l’ai trouvée, je savais que je voulais me tourner vers les variétés ancestrales », me raconte-t-elle pendant que nous nous promenons sur son terrain d’un hectare, qu’elle cultive depuis trois ans seulement.

Son but, c’est d’être la bouée de sauvetage pour ces variétés qui sont en train de disparaître. « Peut-être que dans dix ans, les gens vont se réveiller et se dire qu’ils veulent des variétés ancestrales pour répondre, par exemple, aux changements climatiques, mais si ce n’est plus cultivé, c’est fini », m’explique Lyne en me pointant l’Apios americana, une plante cultivée par les Premières Nations qui produit des tubercules comestibles et des fleurs odorantes qui attirent les pollinisateurs.

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La semencière tente de suivre le plus possible les principes de la permaculture. Elle essaie d’inclure plutôt que d’exclure. Elle n’utilise ni engrais ni pesticides. Tout est fait à la main. « J’essaie de favoriser la biodiversité. C’est bien difficile, quand un chevreuil se pointe, de dire “Je vais t’inclure !”, mais on a une belle biodiversité ici. Des tortues, des couleuvres, des grenouilles, des crapauds, des araignées… et beaucoup de maringouins », dit-elle en riant pendant que je continue vainement de chasser les piqueurs ailés qui bourdonnent dans mes oreilles.

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En faisant le tour du terrain, elle me pointe ses expériences. Quelques-unes qui sont des échecs complets, d’autres, des réussites inattendues. Comme des citrouilles qui se sont mises à pousser « seules » et qui sont en meilleure santé que celles dont elle a pris soin.

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« Il faut s’adapter à notre terrain. C’est impossible qu’une variété marche bien partout sur terre. Ça marche si tu lui donnes des engrais et des pesticides, mais pas sans ces produits de synthèse. Pour moi, le futur de l’agriculture, c’est dans l’adaptation des modèles de réussite à notre réalité locale. Grâce aux moyens de communication dont on dispose maintenant, on a accès à plusieurs méthodes dont on peut s’inspirer et qu’on peut ensuite adapter », m’explique la semencière.

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En terminant la visite, Lyne me montre un des joyaux de sa collection. Dans un des rangs, j’aperçois le melon de Montréal, une variété très prisée au début du 20e siècle, avant qu’elle disparaisse au moment de l’industrialisation de notre système agroalimentaire. En le tenant entre mes mains, je réalise à nouveau l’inestimable valeur du travail réalisé pour le sauver, lui, ainsi que les centaines d’autres variétés ancestrales qui subsistent toujours. Et je ne peux m’empêcher d’être ému de tenir une partie de notre histoire alimentaire et de le savoir enfin de retour « à la maison ».

P.S. En 2016, Lyne et moi avons décidé de créer des livrets de semences ancestrales qui s’articulent autour de différentes thématiques. Pour y jeter un coup d’oeil, il suffit de cliquer sur l’image ci-dessous.