Quoi de mieux qu’une bonne canette de Coca-Cola quand il fait chaud ? Son goût rafraîchissant est bien plus attirant que de l’eau ! Et comme nous avons tous des besoins caloriques différents, il n’y a aucun problème à ce que des jeunes actifs se gâtent avec une boisson gazeuse.

Si ces mots semblent tout droit tirés d’une publicité pour Coca-Cola, c’est qu’ils le sont. Ils proviennent toutefois de la bouche d’une nutritionniste qui s’est présentée à la présidence d’une des plus grosses et plus puissantes associations de professionnels de la nutrition au monde.

En effet, l’Academy of Nutrition and Dietetics (AND), qui compte plus de 100 000 membres, vient tout juste d’élire sa nouvelle présidente. Mes consœurs et confrères américains sont passés à un cheveu de retrouver une nutritionniste ayant des liens avec Coca-Cola à la tête de l’organisation.

Quand Coca-Cola remplit les poches d’une nutritionniste

Lors de la course à la présidence, seulement deux candidates se sont présentées, soit Neva Cochran et Mary Russell. La première travaille en communication (comme moi !), mais est également consultante pour l’industrie agroalimentaire. La seconde a effectué l’ensemble de sa carrière dans le milieu médical, à titre de nutritionniste clinique et de directrice de différents services de nutrition.

Les deux candidates étaient dans l’obligation de déclarer leurs conflits d’intérêts afin que les membres de l’association puissent faire un choix éclairé. À la fin du mois de janvier, comme elle savait que Neva Cochran n’avait pas rempli cette condition, la diététiste Anna Macnak a décidé de publier un tweet listant l’ensemble des clients (actuels et anciens) de la candidate.

La liste affiche une vingtaine d’entreprises agroalimentaires dont certaines qui ressortent particulièrement comme l’American Beverage Association — lire ici Coca-Cola, PepsiCo, Gatorade, Tropicana, Dr Pepper Snapple, Kraft, Monster, Nestle, etc. –, le Calorie Control Council — un organisme paravent qui milite pour les produits édulcorés artificiellement, comprenant notamment Coca-Cola, Cargill, Dr Pepper Snapple, PepsiCo et NutraSweet parmi ses membres —, Monsanto, McDonald’s, Coca-Cola et Subway.

À la lueur de sa liste de clients, certaines citations de Mme Cochran deviennent plus cohérentes avec sa situation financière. Par exemple, elle a déjà suggéré qu’une canette de coke pouvait être une bonne collation, que les boissons gazeuses sont une excellente idée pour se rafraîchir, que l’eau n’est pas une option attirante et elle s’oppose à la taxe sur les boissons gazeuses. Son compte Twitter est maintenant privé, mais le site Medium offre une liste de ses publications douteuses. J’ai déjà écrit sur les tactiques que l’industrie des boissons gazeuses utilise pour s’acheter de la crédibilité. Payer des scientifiques et des professionnels de la santé en est une qu’ils adorent.

Le problème des conflits d’intérêts

Avoir une apparence de conflits d’intérêts n’est pas nécessairement mauvais. Travailler pour des entreprises agroalimentaires ne signifie pas obligatoirement que votre message est faux ou nuisible. Par contre, il est important de les déclarer et d’être le plus transparent possible afin que les gens puissent se forger une opinion en ayant toute l’information nécessaire. Après tout, il reste que les gens payés par l’industrie seront moins tentés de se positionner contre ceux qui les payent. Par exemple, il a été démontré que les études scientifiques financées par l’industrie ont plus de risques de publier des résultats positifs pour l’industrie qui les finance, d’où l’importance de prendre connaissance de la source de l’argent quand on lit les résultats d’une recherche. On ne mord pas la main qui nous nourrit.

(En passant, j’ai moi-même pris la décision il y a plus d’un an de ne pas travailler pour des compagnies ou des associations dans le domaine de l’alimentation, justement parce que j’avais peur que cela nuise à mon indépendance et à ma crédibilité. Je vivais un malaise et c’est la solution qui est apparue comme la plus idéale à ma situation à ce moment-là.)

En publiant cette liste de clients, Mme Macnak voulait s’assurer que les membres de l’association votent en toute connaissance de cause. Si les conflits d’intérêts ne sont pas problématiques dans toutes les situations, je crois que la transparence et l’indépendance financière de l’industrie sont effectivement des qualités essentielles qu’on devrait retrouver chez la présidente d’une association de nutritionnistes et de diététistes. Surtout quand l’industrie en question utilise des stratégies marketing qui sont en conflit avec la santé publique.

L’association protège ses membres, pas le public

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Quelques jours après la publication de la liste des clients de la candidate, l’AND s’est mêlée de la situation. On croirait que c’est pour dénoncer le fait que Mme Cochran n’ait pas déclaré ses conflits d’intérêts dès le départ, mais non. En citant le code d’éthique de l’association — qui indique qu’un membre ne peut proférer des commentaires négatifs envers un autre membre — un représentant de l’association a demandé à Mme Macnak de retirer son tweet.

D’un côté, je peux comprendre que ce genre de règlement soit en place. On veut éviter que les membres lavent leur linge sale en public, ce qui ne fait pas très professionnel. On n’a pas nécessairement envie de voir deux nutritionnistes se lancer des pommes pourries par la tête. (Quoi que je sens qu’il y a un concept de télé-réalité là-dedans…) Toutefois, protégeons-nous réellement le public en bâillonnant de la sorte des professionnels qui estiment qu’une situation peut nuire à la santé publique ?

Des histoires comme celles-ci, ici et ailleurs, me font croire que le fait d’être lié à l’industrie agroalimentaire est généralement accepté et banalisé par ces grandes associations. Pourtant, si l’AND estime que de lister les conflits d’intérêts d’une candidate à la présidence est l’équivalent de tenir des propos négatifs envers un membre, n’est-ce pas un aveu de leur part qu’ils considèrent que d’avoir des conflits d’intérêts est négatif dans cette situation ?

Il y a de plus en plus de cas comme ceux-ci qui sont dévoilés, aux États-Unis principalement, mais ici aussi. Je sens de la part du public et des professionnels de la santé une espèce d’écœurantite aiguë de l’influence que l’industrie possède au sein de regroupements, d’associations et d’ordres professionnels. C’est l’énorme éléphant dans la pièce dont tout le monde parle en cachette, mais que personne ne veut dénoncer publiquement. Il s’agit, à mon avis, d’une des plus grosses problématiques que vit ma profession en ce moment.

C’est finalement Mary Russell, l’autre candidate, qui a remporté les élections. Les membres de l’AND ne sont cependant pas à l’abri d’un scénario semblable dans le futur. Tant que nous n’aurons pas une discussion franche et publique à propos des conflits d’intérêts des professionnels de la santé, l’industrie aura le champ libre pour continuer à s’insinuer dans le discours des nutritionnistes, au détriment de la réputation de la profession, mais surtout, de la santé publique.


Partagez sur les réseaux sociaux